Par Ducastel Laura, Psychologue & Experte en formations innovantes (2026)
L’article en bref
En s’interrogeant sur le rôle des « émotions positives » dans un contexte éducatif et sociétal, cet article propose une réflexion systémique et des expérimentations concrètes à mettre en place, à l’école comme à la maison.
Mots-clés : émotions positives, compétences de vie, transformation éducative et sociétale, futurs désirables
Introduction
Longtemps ignorées par la recherche, voire jugées sans intérêt (Quoidbach, 2014), les émotions positives font aujourd’hui partie intégrante des travaux sur l’épanouissement et le fonctionnement optimal des personnes, des groupes et des institutions (Gable & Haidt, 2005). Pourtant, leur succès même les expose à une double réduction : psychologisante et normative. Confondues avec la « pensée positive », instrumentalisées par des organisations en quête de résilience à bas coût, elles deviennent parfois une injonction au bonheur individuel qui masque les responsabilités structurelles (Cabanas et Illouz, 2018). En contexte scolaire, cette dérive est particulièrement préoccupante. Les recherches montrent en effet que les interventions en santé mentale ne produisent des effets durables qu’appuyées sur des pratiques inclusives et un leadership institutionnel fort (INSPQ, 2026).
Cet article ne vise donc pas à ajouter une couche de « voile positif » aux défis éducatifs contemporains. Il propose plutôt de déplacer le regard : et si les émotions positives n’étaient ni des fins à atteindre ni des outils d’adaptation, mais des révélateurs de ce qui, dans nos façons de faire collectives, soutient l’apprentissage et le vivre-ensemble ? À partir d’une analyse systémique et critique, nous proposons d’explorer cette piste en nous appuyant sur des exemples concrets (fleur des émotions positives, rituels de partage des réussites, savouring) qui ancrent les émotions dans la coopération et la reconnaissance mutuelle. Notre hypothèse est que, reliées à des pratiques inclusives, réflexives et systémiques, les émotions positives peuvent devenir des boussoles pour enrichir des récits éducatifs porteurs de sens et permettre, à hauteur d’enfants, d’autres futurs possibles.
Que sont et à quoi servent vraiment les émotions positives ?
Comment peuvent-elles être une ressource dans le monde de l’éducation ?

Les recherches en psychologie ont longtemps étudié la peur, la colère, la tristesse, le dégoût… avec un enjeu évolutionniste majeur, ces émotions nous permettant de survivre et de répondre aux menaces immédiates de nos environnements (Quoidbach, 2023). Mais depuis la fin des années 1990, sous l’impulsion des travaux de la chercheure Barbara Fredrickson, les émotions positives (joie, gratitude, intérêt, fierté, émerveillement, calme…) sont définies comme des états affectifs agréables avec, comme pour toutes les émotions, une composante situationnelle (ex : rencontrer une personne que l’on apprécie dans la rue) ; une composante cognitive (ex : évaluer cette rencontre comme appréciable) et une composante physiologique (ex : accélération du rythme cardiaque et respiratoire, libération de neurotransmetteurs tels que la dopamine ou l’ocytocine) (Palazollo, 2024). Elles jouent un rôle d’élargissement et de construction de ressources (Fredrickson, 1998, 2001) : intellectuelles, sociales, psychologiques et physiques, de façon durable, et ce même en situations de crises. (Fredrickson, 2003). Voici un panel non exhaustif des bienfaits mis en évidence à travers le ressenti et l’expression d’émotions positives (Voir Lyubomirsky et al., 2005 ; Diener et al., 2002 ; Isen, 1999 ; Danner et al., 2001) :
- Elles augmentent la créativité, la flexibilité, l’inventivité et la capacité à résoudre des problèmes ;
- Elles sont corrélées à une plus grande efficacité relationnelle (leadership, coopération, négociation) et à une meilleure capacité à mobiliser des opportunités, qu’elles soient professionnelles ou sociales;
- Elles augmentent la tendance à s’engager dans des activités variées : jouer, explorer l’environnement, s’engager dans des activités physiques, sociales ou de loisirs, engager la conversation avec autrui et développer un réseau amical plus étendu ;
- Elles permettent de récupérer plus rapidement des émotions négatives ;
- Elles améliorent la qualité de vie et la satisfaction relative à sa propre vie ;
- Elles renforcent le système immunitaire et allongent la durée de vie (à conditions de vie identiques !).

Dans le milieu éducatif, les émotions positives sont de véritables émotions-ressources, permettant aux enfants comme aux adultes de rester motivés, d’avoir confiance en eux et d’être satisfaits de leurs journées et de leur vie, malgré les éventuelles contrariétés (Shankland & Godeau-Pernet, 2025). Savoir les identifier et les cultiver s’inscrit pleinement dans le développement des compétences de vie telles que définies par Graines de Paix. Cette pratique, que l’on nomme “le savouring” (Shankland & al. 2018) consiste à s’entraîner à porter son attention vers ce qui est satisfaisant dans notre journée : les bons moments, les personnes soutenantes, les efforts réalisés… et à les savourer, c’est-à-dire à les amplifier volontairement en se remémorant chaque détail, dans toutes nos sphères (corporelles, émotionnelles, comportementales et cognitives). Le tout créant un cercle vertueux : elles nous conduisent à développer de nouvelles ressources, qui seront elles-mêmes l’occasion de vivre de nouvelles émotions positives.
Nous vous proposons d’en faire l’expérience : prenez une grande inspiration, et pensez à l’éclat de rire d’un enfant, aux couleurs somptueuses d’une aurore boréale, à la saveur d’un chocolat chaud.
Toutes ces expériences sensorielles (gustative, visuelle, tactile, olfactive ou auditive) peuvent être pleinement appréciées en y plongeant toute notre attention, ce qui nous permet en retour d’affûter nos perceptions (Bryant et Veroff, 2007). Ces moments que l’on oublie régulièrement de savourer par manque d’habitude, de temps, d’énergie, peuvent pourtant contribuer à améliorer notre satisfaction de vie, la qualité de nos relations et notre motivation à l’action (Shankland & al. 2018). Par ailleurs, ces pratiques peuvent être partagées et réalisées à plusieurs, avec par exemple le « savouring relationnel », qui vise à accroître intentionnellement les moments de connexion positive au sein des relations (Borelli et al., 2024). Alors comment montrer l’exemple à nos enfants ?

Nous pouvons commencer par leur apprendre (et apprendre avec eux, parce que l’on ne transmet bien que ce que l’on incarne) à nommer et à reconnaître les différentes émotions positives, pour que ce vocabulaire devienne familier. Pour cela, la création d’une « fleur des émotions positives » (Ducastel, 2025) offre une alternative aux traditionnelles roues des émotions qui généralement ne proposent qu’une à deux émotions agréables… et orientent donc petits et grands à ne reconnaître que ces émotions.

Image 4 : la fleur des émotions positives (Ducastel, 2025)
Une autre possibilité concrète, au sein de la classe ou à la maison, consiste à mettre en place un rituel de « partage des réussites » en début ou fin de journée. L’adulte invite 2 ou 3 enfants à partager une réussite récente – individuelle ou collective. Cela peut-être une aide apportée à un camarade, un exercice résolu ensemble, une dispute apaisée… Ensuite, le groupe aide à nommer l’émotion positive associée (fierté, joie, triomphe, gratitude…) et à repérer ce que cette émotion permet : “ qu’est-ce que (nom de l’émotion) te/vous donne envie d’essayer maintenant ? quelle(s) personne(s) a(ont) aidé(e) à réussir cela ? Comment as-tu/avez-vous envie de célébrer cela ? »
En quelques minutes par jour, ce rituel collaboratif renforce deux des trois besoins fondamentaux identifiés par la théorie de l’autodétermination : le sentiment de compétence et le sentiment d’appartenance (Dangouloff et al., 2022). Il ancre aussi les émotions positives dans des compétences relationnelles (bienveillance, coopération, analyse réflexive), les installant comme de véritables ressources pour apprendre et vivre ensemble.
Par ailleurs, ce rituel initie les enfants à une forme élémentaire de mise en récit de ce qui va bien. Or, c’est d’abord par des récits que les collectifs humains construisent et transforment leur rapport au monde. Former les plus jeunes à ces micro-récits positifs, c’est peut-être leur donner la capacité, demain, d’en inventer de plus grands, pour répondre aux défis socio-environnementaux qui les attendent, et pour lesquels nous avons la responsabilité de les outiller et de les protéger.


Image 5 : exemple d’activité liée aux partages des réussites : la médaille de la fierté, atelier parents-enfants. Ici, chacun (adulte et enfant) fabrique sa « médaille de la fierté », qui sert à collecter les moments de fierté vécus au cours de la semaine, puis à les partager au sein de la famille. Image 5 : exemple d’activité liée aux partages des réussites : la médaille de la fierté, atelier parents-enfants. Ici, chacun (adulte et enfant) fabrique sa « médaille de la fierté », qui sert à collecter les moments de fierté vécus au cours de la semaine, puis à les partager au sein de la famille.
Conclusion
Notre expérience de recherche et d’accompagnement nous a montré qu’au sein de chaque institution, de chaque école ou de chaque famille, des adultes engagés peuvent améliorer le quotidien et la trajectoire de milliers d’enfants. Cette amélioration passe par la création de conditions (relationnelles et structurelles) qui permettent aux émotions positives d’émerger et de grandir sans nier les difficultés existantes, et de devenir des ressources pour apprendre et pour vivre ensemble.
Nous avons proposé de considérer ces émotions non comme des fins en soi, mais comme des indicateurs de ce qui soutient la coopération et l’engagement, et comme des leviers pour mettre en avant les réussites, renforcer le sentiment de compétence et tisser des liens. Les pratiques concrètes et intentionnelles que nous avons décrites (fleur des émotions positives, rituel de partage des réussites, savouring) illustrent cette approche : loin d’être des outils magiques, ce sont des occasions de reconnaissance mutuelle et de mise en récit de ce qui fonctionne, accessibles dès le plus jeune âge.
Cette voie, qui ne se veut ni individualiste ni normative, relie les émotions positives à la justice sociale et à la solidarité. Elle offre des prises pour transformer le monde éducatif, à hauteur d’enfants et d’adultes. Le statu quo n’est pas une fatalité : en le questionnant ensemble, nous pouvons enrichir nos imaginaires et construire de nouveaux récits. Et ces récits ne pourront se passer de la joie, de l’amour, de l’émerveillement ou de l’espoir.
Pour aller plus loin :
Vous souhaitez expérimenter ces outils en classe ou à la maison ? Découvrez, tous les deux mois, sur l’académie de notre site web, des ressources à télécharger et à découvrir. Notre collection Grandir en Paix est également disponible et vous permettra d’approfondir ces thématiques. Comme d’autres enseignant·e·s en Suisse, au Bénin ou en Côte d’Ivoire, vous pourrez permettre aux enfants de développer leurs compétences de vie de façon ludique avec des activités telles que « les lunettes des qualités » ou « les lutins bienveillants » (Graines de Paix, 2016).

Contactez-nous : nous nous réjouissons de co-construire avec vous une éducation profondément porteuse de sens et transformatrice.
Laura Ducastel
Psychologue & Experte en formations innovante
Bibliographie :
Borelli JL, Zhou E, Russo LN, Li FH, Tironi M, Yamashita KS, Smiley PA, Campos B. Culturally adapting relational savoring: A therapeutic approach to improve relationship quality. Fam Process. 2024 Jun;63(2):667-690. doi: 10.1111/famp.12989. Epub 2024 Mar 27. PMID: 38533758; PMCID: PMC11245364.
Bryant, P., & Veroff, J. (2007). Positive psychology: The science of happiness and human strengths. Routledge.
Cabanas, E. et Illouz, E. (2018). Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies. Paris, France : Premier Parallèle
Dangouloff, N. ; Tessier, D. et Shankland, R. (2022). Stimuler l’envie d’apprendre – Les leviers de la motivation. Nathan
Danner, D.D., Snowdon, D.A., Friesen, W.V. (2001). Positive emotions in early life and longevity: findings from the nun study. J Pers Soc Psychol.
Diener, E., Nickerson, C., Lucas, R. E., & Sandvik, E. (2002). Dispositional affect and job outcomes. Social Indicators Research, 59(3), 229–259. https://doi.org/10.1023/A:1019672513984
Ducastel, L. (2025). La fleur des émotions positives. https://psy-funambulle.fr/ressources-gratuites-psy-samoens/
Fredrickson, B. L. (1998). What good are positive emotions? Review of General Psychology, 2(3), 300–319. https://doi.org/10.1037/1089-2680.2.3.300
Fredrickson, B. L. (2001). The role of positive emotions in positive psychology : the broaden-and-built theory of positive emotions, in American Psychologist, vol. 56, p. 218.
Fredrickson, B. L. (2003). What good are positive emotions in crises? A prospective study of resilience and emotions following the terrorist attacks on the United States on September 11th, 2001, in Journal of Personality and Social Psychology, vol. 84, p. 365,
Gable, S. L., & Haidt, J. (2005). What (and why) is positive psychology? Review of General Psychology, 9(2), 103–110. https://doi.org/10.1037/1089-2680.9.2.103
Graines de Paix. (2016, 2017, 2018). Grandir en paix, Volumes 1, 2, 3 et 4. Éditions LEP
Institut national de santé publique du Québec. (2026). Environnement social favorable à la santé mentale en contexte scolaire : quelles interventions privilégier ? https://doi.org/10.64490/ROUU6008
Isen, A. M. (1999). Positive affect. In T. Dalgleish & M. J. Power (Eds.), Handbook of cognition and emotion (pp. 521–539). John Wiley & Sons Ltd. https://doi.org/10.1002/0470013494.ch25
Lyubomirsky, S., King, L., & Diener, E. (2005). The Benefits of Frequent Positive Affect: Does Happiness Lead to Success? Psychological Bulletin, 131(6), 803-855. https://doi.org/10.1037/0033-2909.131.6.803
Palazzolo, J. et Midal, F. (2020). La psychologie positive. Presses Universitaires de France.
Quoidbach, J. (2014). Les émotions positives : à quoi servent-elles et comment les savourer ? Dans J. Lecomte (Dir.), Introduction à la psychologie positive. Éditions Dunod.
Quoidbach, J. (2023).La régulation des émotions positives. Dans M. Mikolajczak (Dir.), Les compétences émotionnelles. Éditions De Boeck.
Shankland, R. et Lantheaume, S. (2018). La psychologie positive : 10 fiches pour comprendre le concept. Éditions In Press.
Shankland, R. et Godeau-Pernet, (2025). Bien avec moi, bien avec toi ! Pour découvrir et renforcer tes compétences psycho-sociales. Éditions Nathan.